Jean Rouaud ou le travail de mémoire
Jean Rouaud s'adresse à ses morts qui lui ont
donné la vie. Il écrit leurs "mémoires enchevêtrées, leur chair
commune, leurs voix comme des pelotes de fil emmêlées, si bien qu'à la
fin on ne sait plus qui parle et pour qui." S'interroger sur ses
origines n'est pas seulement le travail de l'écrivain, c'est aussi celui
du patient sur le divan du psychanalyste. Jean Rouaud dit finement à
propos de cette scène sexuelle qui nous a fait naître, que nous
procédons de cet échange amoureux de nos deux parents mais que "un
mot de travers, une brouille et tout s'envolait". Il ne cesse de s'en
émerveiller. Naître est pour chacun cette part de désir à qui nous
devons la vie.
Chez lui des fragments de monologue intérieur se font dialogue avec les
morts. Sa mère, elle aussi, vivait avec un mort. Elle faisait ses comptes
chaque soir dans son magasin, décrit dans "Pour vos cadeaux",
poursuivant parfois sa rêverie, disait à mi-voix: "Dix-sept ans, ce
n'est pas beaucoup tout de même". Comme si elle refaisait
inlassablement ses comptes, cherchant une erreur de calcul qui serait
responsable de son pauvre capital de vie maritale et parvenait toujours au
même résultat, à ces dix sept années où se condensaient ce que leur
existence commune avait accumulé de joies et d'épreuves, ne comprenant
pas par quelle injuste manipulation on avait disposé brutalement le
lendemain de Noël, de son modeste placement ". Veuve trop tôt de
son Joseph de cinquante et un an ele n'avait pas pu exprimer un chagrin
dont elle a cru ne pas pouvoir se remettre. Jean Rouaud, orphelin à onze
ans exprimera à sa place cette plainte muette.
Dans l'analyse, un texte s'écrit souvent faute d'avoir pu l'être à la
génération précédente. Il ne s'agit pas de reconstitutions
archéologiques, de nostalgie du paradis perdu, mais du tissage de fils
qui se sont brisés.
Pour trop d'enfants de nos jours, la trame des origines tourne court. Le
roman familial se limite au silence, ou à très peu de mots, pour porter
traces des commencements. Le divorce des parents, la fortune perdue, le
départ du sol natal, l'exode rural ou le chômage, on cherche plutôt à
en effacer les traces. Ces enfants ne trouveront pas à lire les lettres
qui portent trace des liens de famille comme Jean Rouaud a pu le faire.
Plus de
lettres de deuil. On téléphone. L'enfant rapetasse comme il peut et pour
ceux qui ont subi des successions de rupture, qui sont allés
d'institution en institutions, la greffe se fait parfois sur l'histoire de
l'éducateur ou
celle des parents nourriciers
Jean Rouaud dit drôlement " Il faut comprendre que je ne viens pas
d'une époque et d'un milieu où l'on changeait de vie comme de chemise
". C'est un des charmes de ses livres que de l'entendre nous dire sa
version des faits et de raconter si bien l'histoire à laquelle il
appartient. " On fait avancer le texte devant soi, écrit-il, comme
un âne à qui on confie le soin d'inventer un chemin à travers le
maquis. D'où les itinéraires tortueux à la limite du décrochage, mais
il faut lui faire confiance. D'autant plus qu'il a l'air de savoir, qu'il
ne parait pas progresser à l'aveuglette, comme si un sixième sens lui
servait de boussole magnétique. Ce sixième sens du texte, c'est lui par
exemple qui m'a conduit dans les tranchées de Quatorze alors qu'écrivant
un récit d'enfance, je n'avais apparemment rien à y faire. " Ce
premier livre publié, "Les Champs d'honneur" qui lui a valu le
prix Goncourt montre comment avec notre invention, nous reconstituons les
liens brisés, comment c'est avec de l'imaginaire Jean Rouaud imagine les
horribles souffrances d'un grand-père gazé à la guerre de quatorze en
1916 qu'il n'a évidemment pas connu à travers ce qu'il a ressenti cette
douleur auprès de sa grand tante, jamais consolée de la mort de son
frère.
Je ne résiste pas au plaisir de reproduire cette jolie scène à propos
de cette vieille dame retraitée et qui vit seule. "Elle racontait
que son rouge gorge s'aventurait jusqu'à la table de la cuisine où elle
poursuivait son ouvrage sans qu'il s'en trouvât dérangé, semblant même
intéressé, la tête toujours en mouvement comme s'il s'inquiétait du
pourquoi et du comment ". Petit miracle de l'écriture qui décrit
sur le vif les mouvement de tête de l'oiseau mais qui reflète aussi les
états d'âme de cette vieille dame éternellement à la recherche du sens
de cette horrible tuerie. Le pourquoi et le comment c'est ce qui tisse le
texte des liens familiaux malgré les déchirements, à travers le temps.
Avec l'imaginaire l'auteur créé du symbolique. Ce qu'il écrit avec
l'écriture poétique par touches légères c'est comment les mots nous
réconcilient avec les êtres et nous consolent de nos deuils.
Dans "Le monde à peu près" Jean Rouaud dira comment il devint
orphelin de père à onze ans. C'est au retour des vacances de Noël
quelques mois plus tard, que j'étrennais dans le regard de mes
semblables, ma nouvelle condition d'orphelin de père "C'est bien
dans le regard de l'autre que se reflète notre chagrin". Etait-ce en
prévision de ce lot d'épreuves à venir? J'avais très tôt reçu le don
des larmes. Lequel don n'est pas à proprement parler un cadeau " .
C'est l'humour qui fait l'écart entre l'émotion et l'ostentation,
l'humour et la pudeur. Jean Rouaud connaît les ruses du coeur. Il décrit
ses visites à la tombe paternelle " Vous devenez spécialiste du
domaine mortuaire . Une partie de vous s'en est allée aussi. C'est votre
pauvre façon de quémander de la pitié ".
Son dernier livre il va le dédier à sa mère morte six mois plus tôt.
" Il s'agit pour l'auteur bien entendu abusif, d'écrire un livre sur
sa mère, ce qui ne constitue pas une première, laquelle, du fait qu'elle
n'est plus, et alors que de son divan elle lisait ses précédents livres,
ne lira pas celui là qui va parler d'elle. Comprenons qu'auparavant il
lui aurait déplu, à l'auteur, de lui déplaire, de la contrarier, de la
blesser par une remarque désobligeante, une révélation peu opportune,
de sorte que cette lecture in fine de la génitrice n'était pas sans
influencer l'écriture des romans". Mais le fils peut dire entre les
lignes ce qu'il n'osait pas, ce qu'il ne voulait pas dire de son vivant.
Il lui restitue aussi la parole. Seule la littérature permet de faire
parler les morts et répondre aux questions qu'on leur pose à condition
que ce soit à demi -mot avec ces longues phrases mêlées de rires et de
larmes, qui se passent des points, s'autorisent des retours en arrière,
enjambent les générations. Une phrase, commencée à la page 134 se
termine à la page 138, est une extraordinaire évocation du milieu le
plus conformiste qui soit auquel son père échappait à sa manière dans
ses tournées de représentant aux quatre coins d'une France catholique et
vieillotte. Jean Rouaud s'en échappera lui aussi à sa manière mais sans
le trahir et sans tricher.
La fin du livre dit l'apaisement. Une dernière confidence de sa mère à
propos de sa vie de femme évoque la rigidité des directives de l'église
qui condamnaient les paroissiens "à égrener autant d'enfants que de
chapelets". Voilà posée la question que tout analysant se pose de
différentes manières: Papa faisait-il jouir Maman?. Mais la
correspondance entre son père et sa mère entrevue à son adolescence,
l'auteur choisira de ne pas la relire. "Maintenant que la petite
Annick avait rejoint le grand Joseph, je me sentais comme l'abbé
inquisiteur qui avait essayé de se faufiler dans le secret de leur
intimité. Et j'avais replacé l'ensemble de la correspondance dans son
coffret chinois, afin de les laisser entrer seuls dans leur nouvelle et
éternelle nuit de noces."
Les romans de Jean Rouaud:
Les champs d'honneur 1990 Les Editions de Minuit
Le monde à peu près 1996 Les Editions de Minuit
Pour vos cadeaux 1998 Les Editions de Minuit
Sur la scène comme au ciel 1999 Les Editions de Minuit
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