Paternité

Charles Melman

LA FONCTION DU PERE

Un compte de Noël

J'ai bien connu le Père Noël, un vieux fou croyez-moi. Imaginez un type capable de s'acharner à travailler toute l'année pour entretenir sa famille et passer le jour de sa fête à distribuer à son entourage les plus beaux cadeaux.
Et pour échange, recevoir quoi ?
Le chagrin et les récriminations des enfants, déçus de ce qu'ils trouvèrent au pied du sapin et qui ne vaut pas les présents faits au frère et à la soeur ; la plainte de l'épouse, harcelée par les charges domestiques pendant que Monsieur se promène en traineau et fait le joli coeur. Et puis les reproches de l'aïeul, le grand père Noël qui ne supporte pas le laisser-aller vis-à-vis des traditions.
En dépit de son abattement, il recommence chaque année et, au petit matin, s'enrhume devant l'arbre, à espérer l'émerveillement vite rebombé des petits.
Celui que j'ai connu m'interrogeait régulièrement, la voix de plus en plus étranglée : "Mais comment faire pour les contenter ? - Demande au Père Noël, lui répondais-je, moi je ne travaille pas les jours fériés".
Il a mal fini. L'année dernière, je l'ai vu arriver en perruque blonde, tailleur Chanel de chez Carrefour, les mollets rasés haut perchés sur des escarpins.
"J'en ai assez, dit-il, moi aussi je veux être aimé et recevoir des cadeaux !" Je lui tendis celui qu'avait préparé notre vieille amitié ; dans son écrin écarlate, une pipe en écume et bout d'ambre, sculptée à l'effigie du Père Noël. Les larmes firent couler son rimmel.
Il disparut et personne ne l'a jamais revu.
Il vaut mieux savoir que ceux que vous allez rencontrer dans les rues ne sont que des sosies.