| Autour de la grossesse |
LE POST PARTUMDépression après l'accouchement Assise au bord de son lit, les yeux rougis, le visage tiré, Suzanne D. se demande ce
qui lui arrive. Il y a quelques jours encore, elle était plutôt soulagée à l'idée de
franchir les portes de la maternité. Sa grossesse touchait à son terme. Il était temps.
Les dernières semaines lui avaient semblé plus lourdes, portant le poids non seulement
du bébé à venir, mais aussi de toutes ces questions qui se bousculaient en elle sans
réponse.... Mais depuis hier Suzanne D. sanglote. Elle est énervée par les pleurs de Laura qu'elle ne parvient pas à calmer, ce qui l'angoisse en retour. Elle se demande si elle a assez de lait et sollicite une attention particulière de l'équipe soignante : sans toutefois le dire elle souhaite qu'on soit là, auprès d'elle. Avertie par les sages-femmes, je passe dans sa chambre, le temps d'une présence, d'un échange, quelques mots, très vite elle me parle d'elle, de cette grossesse et lève vers moi un visage inquiet : "est-ce une dépression ?" Ce sentiment de tristesse, d'apathie et d'angoisse que l'on rencontre chez les femmes qui viennent d'accoucher, s'est vu nommé chez nous dépression du post-partum, mais aussi syndrome du troisième jour. Les anglophones l'appellent post-partum blues, mothers-blue et parfois babyblues. Ce n'est pas en effet chose rare. Parfois cela peut se manifester plus tardivement ou prendre des formes plus mélancoliques. Pourquoi parler de blues ? Le blues était le nom donné par les Noirs américains à cette musique des "idées noires", de l'attendrissement amer. A écouter cette mélodie plus attentivement, quelque chose de nostalgique en ressort, quelque chose qui semble être en lien avec le passé et les conditions d'origine de ces musiciens. La nostalgie, c'est justement l'état de regret mélancolique du passé ou d'une chose idéale qu'on n'a pas eue nous dit Balzac dans La recherche de l'absolu. Y aurait-il quelque rapport entre la nostalgie et la période qui suit les couches ? Je pense que oui. C'est en tout cas ce à quoi les situations cliniques nous renvoient. Bien que nous ne puissions faire de grandes généralisations car chacun, en tant que sujet, occupe une position singulière et a une histoire propre, il me parait important de comprendre que pour chaque femme la naissance signe en même temps la venue de son enfant au monde et la perte de l'enfant-tout-pour-soi. Pour le dire autrement, l'accouchement est ce moment tranchant entre l'enfant dans le sein de sa mère et l'enfant au sein de sa mère, de sa famille, de la cité. Les contractions nécessaires au travail d'enfantement étaient d'ailleurs autrefois appelées les tranchées. Entre l'avant et l'après de la naissance il y a donc une rupture, une coupure symbolisée par la section du cordon ombilical. Et s'il y a coupure, il y a toujours une perte. Il ne s'agit pas de la perte d'un enfant réel. Fort heureusement, la plupart des naissances sont pour les pères et les mères, le moment d'une première rencontre avec leur enfant, ce nouveau-né. La perte à laquelle je fais allusion est d'un autre ordre. Celui que la mère perd au moment de la mise au monde, c'est l'enfant chéri de ses rêves, celui qu'elle a imaginé pendant ces quelques mois de grossesse et même avant cela, celui qu'elle a construit comme étant ce qui pourrait venir combler sa vie, son bonheur et même ses manques. L'après de la naissance la renvoit toujours à un autre, un enfant différent qui devra être, tant par elle que par son compagnon, adopté comme leur enfant. Ainsi cette jeune maman qui me disait ne pas encore réaliser que l'enfant couché à côté d'elle dans le petit lit était le sien. Mais la perte de l'enfant imaginaire se double pour une femme d'une seconde perte, à savoir quelque chose d'elle en tant qu'enfant éternel de sa mère. La naissance fonde une nouvelle génération, par cet enfant cette femme devient mère, la sienne devient grand-mère. Et les grand-mères ne sont pas éternelles. La vie et la mort sont intriquées dans les chaînons des générations. Nous pouvons donc dire que si la naissance est un acte de vie, elle signifie en même
temps un acte de séparation. La dépression intervient au moment où une femme mesure
l'ampleur de tout ce à quoi elle est amenée à renoncer, dès lors qu'en mettant son
enfant au monde elle ne pourra l'humaniser qu'à la condition de cette séparation. Nous pouvons espérer que d'autres, le père principalement, interviendront dans cette relation mère-enfant, incitant d'une part l'enfant à l'aventure du désir et invitant la mère à d'autres formes d'amours. |