Fertilité

Dominique Janin

Le travail de Sarah

Sarah souffre d'une stérilité sans cause physiologique certaine, une stérilité inexpliquée.
Elle a fait un parcours depuis quelques années auprès de différents gynécologues et a finalement fait escale chez une gynécologue qui a su établir une relation basée sur la confiance et sur une prise en charge efficace et questionnante.
A partir de cette relation, et en s'appuyant sur la demande de son médecin, Sarah est venue consulter une psychanalyste.

Nouvelle escale dans cette difficile navigation ; nouvelle rencontre, mais aussi rencontre particulière car je n'ai rien à lui offrir, si ce n'est mon temps et mon écoute. Elle vient dire "je veux un bébé " à une personne qui, par définition, ne pourra rien lui donner dans le registre de cette exigence.

Les rencontres ont cependant eu lieu. Sarah est venue chaque semaine. Pendant un temps le "je veux un bébé " a pris toute la place. Difficile pour elle de dire autre chose, de dire autrement.
Soutenue par le fait que je ne savais pas, pour elle, ce qu'était vouloir un enfant absolument, elle a pu déplier ce qu'elle imaginait de la nécessité de cet enfant. Sa persévérance à venir nous a permis d'ouvrir ce "vouloir un bébé" dans l'intimité d'une parole adressée à quelqu'un qui est là seulement pour entendre, elle a pu découvrir pour elle-même ce qui apparaît souvent comme des évidences : un bébé, lorsqu'il naît, c'est d'abord un garçon ou une fille.
Un bébé grandit, un jour il va chez une nourrice, puis à l'école, puis il part. Un bébé meurt aussi. Un bébé c'est l'enfant du mari. Ce mari avec lequel elle n'est pas toujours d'accord, qui ne comprend pas forcément la nécessité et le désespoir dans lesquels elle se trouve.
Elle a surtout parlé de sa mère, de son père, de la petite fille qu'elle a été. Elle a longuement évoqué ce qu'elle pensait qu'ils attendaient d'elle.

Bref, ce bébé exigé est devenu une enfant pris dans des paroles qui ont petit à petit raconté une histoire dans laquelle une place possible, une place à venir s'est constituée, située dans une filiation. Un jour Sarah a pu envisager aussi qu'éventuellement ce bébé ne viendrait pas, et que la place conçue pour lui dans ce travail de parole resterait peut-être vide.
Ce que j'appelle ici travail peut se rapprocher du travail de l'accouchement. Il s'est agi de forger, d'inventer pour cette femme par des mots, un lieu possible pour concevoir qu'elle ne pouvait pas seulement avoir besoin d'un enfant. Il lui fallait encore le désirer, c'est-à-dire penser son absence possible.

Ce moment a été un tournant dans nos entretiens. Elle a plus parlé de son mari, moins de sa mère et de son père : elle a pu enfin venir occuper une place de femme et laisser la petite fille de côté. Elle a repris les traitements qu'elle avait interrompus. Une grossesse s'est annoncée, et ce n'est pas seulement un happy end. C'est une nouvelle histoire qui commence.