| Fertilité |
La stérilité d'origine psychique : entre culpabilité et révolteTous nous avons entendus un jour dire de quelqu'un, que l'origine de ses malaises, de ses symptômes, de ses douleurs était " psy ". C'est à dire avait une origine psychogène. Si ce diagnostique est souvent difficile à recevoir, c'est parce qu'il renvoie bien souvent à un sentiment de culpabilité, d'incapacité. Tout comme si l'on disait " il n'y a pas de cause somatiques, organiques, si il y a un problème, c'est de votre faute, c'est parce que vous ne le désirez pas vraiment. " Et effectivement il s'agit bien de désir, mais pas de celui que l'on croit. En effet, en matière de stérilité, s'il y a bien un élément présent dans les demandes des couples c'est justement " donnez-nous cet enfant que je, que nous désirons tellement ". Je dirais même que l'espace des consultations, y compris chez les psy est rempli, saturé par cette demande, par ce désir conscient. Ce n'est pourtant pas à ce niveau là que les choses se jouent. Et si le désir conscient formulé par " j'ai tellement besoin d'avoir un enfant dans ma vie " n'aboutit pas, pour des raisons qui ne sont pas organiques, c'est qu'il se joue au niveau du désir inconscient. C'est à dire non pas difficilement accessible à la conscience, mais plus fondamentalement inconnu car inaccessible par essence. Inaccessible car organisateur, soutient, défenseur, du plus intime de ce qui nous constitue. Autrement dit, désirer un enfant consciemment et devoir affronter un diagnostic de " stérilité psychogène " ne peut se comprendre, que comme expression d'un conflit interne qui n'a rien à voir avec la volonté, le décision, la certitude. Ce n'est pas parce qu'on est " pas tout à fait prêt ", ou " pas tout à fait certain " ou " pas tout à fait convaincu " que le corps résiste à toute les tentatives, dont on sait combien parfois elles sont nombreuses. C'est parce que le projet d'enfant réactive un certains nombre de difficultés internes, qui sont d'autant plus étrangères à celui, à celle, qui les vit qu'elles lui sont absolument inconnues consciemment. Une sorte de logique intérieure cachée, qu'on ne maîtrise pas et qui pourtant à des effets très visibles. Des symptômes, des idées obsédantes, des angoisses incompréhensibles. L' accès à la maternité, mais aussi à la paternité, opère une immersion pour chacun d'entre nous dans ces " mondes étranges ". Pour certains, cela ouvre simplement une période de ce que les cliniciens nomment " l'inconscient à fleur de peau ". Période où l'on a l'impression que ces enjeux d'ordinaire inaccessibles tout à coup se dévoilent avec beaucoup plus de facilité, se disent , s'énoncent. Pour d'autres par contre, une série de processus défensifs vont se mettre à l'oeuvre alors même que la personne qui les vit ne sait pas ce qui est à défendre. C'est ce qui permet, je pense, de comprendre ou en tout cas de tenter
d'appréhender des cas inverse ou la grossesse arrive alors qu'elle
était attendue et produit pourtant une catastrophe psychique. Ainsi l'histoire de Maria, tellement incroyable vue de l'extérieur, qu'elle me semble, encore aujourd'hui, difficile à résumer. Je rencontre Maria à 13 semaines de grossesse, alors qu'elle est enceinte pour la deuxième fois et qu'elle présente un état de décompensation psychique important qui s'accompagne du déni de sa grossesse et d'idées suicidaires. C'est son gynécologue qui me l'envoie, à la fois dérouté et pourtant très inquiet par son état. Après la naissance d'une première petite fille sans problème, le désir d'un deuxième enfant vient réactiver des souffrances anciennes, sans qu'il n'y aie absolument rien ni de prévisible, ni même d'imaginable pour Maria et son mari. D'attente en examen, de stimulation en courbe de températures et après le classique parcourt des couples infertiles, la Fivette est envisagée. Notons au passage que l'on considère ce couple comme infertile alors qu'il y a déjà une petite fille et que la dimension du sens que pourrait produire, au moins subjectivement, l'arrivée d'un deuxième enfant, n'est pas présente. De stimulations en Fivettes, Maria est finalement après cinq ans de parcourt déclarée " stérile ". Personne ne comprend pourquoi, mais les faits sont là, elle, ils n'auront jamais de deuxième enfant. La crainte, dirais-je, qui supportait les échecs est levée et deux mois plus tard, Maria est enceinte. Plus étrange encore et dans le sens où Freud suggérait l'inquiétante étrangeté, c'est à dire la mise en évidence qu'il existe des processus inconscients, Maria découvre sa grossesse dans des circonstances étranges. Elle voyage en train et au cours d'une halte, elle est surprise par le démarrage brutal de celui-ci. Elle essaye de monter sur la passerelle mais tombe sur la voie. Elle n'a que quelques égratignures, mais par précautions on l'emmène à l'hôpital dans ce coin perdu de France. Là, dans le check-up sanguin, on découvre qu'elle est enceinte. L'annonce de cette grossesse inattendue dans ces circonstances étranges la plonge dans une angoisse profonde. Maria immédiatement veut avorter, envahie d'une idée obsédante qui la convainc que cet enfant est anormal . En fait, cet enfant, elle ne peut pas s'autoriser à le faire naître et si ce n'était le relâchement de sa vigilance, il ne serait pas là . Personne autour d'elle n'arrive à comprendre qu'elle puisse vouloir avorter après avoir supporté un processus de FIV pendant 5 ans. D'entretiens, en rendez-vous, Maria dépasse la période fatidique des douze semaines. Elle ne peut désormais plus avorter et apprend aussi, ce qui était l'objet conscient de toute ses craintes, que l'enfant qu'elle porte en elle est un garçon. Dès le moment où elle comprend qu'elle ne pourra pas avorter, Maria entre dans un état de stupeur quasi mélancolique et est envahie d'idées suicidaires. Elle sombre dans une attente qu'elle est obligée de subir et pendant laquelle elle refusera constamment de considérer qu'elle porte un enfant. Elle entre dans un déni total de la grossesse, soutenant l'idée qu'elle n'est pas enceinte, que cet enfant lui a été imposé mais qu'elle ne le sent pas dans son corps, qu'elle le porte comme un objet extérieur à elle, absolument sans aucune consistance, qu'elle n'attend qu'une seule chose " c'est de pouvoir enfin l'expulser " . L'histoire de Maria bien-sur, est exceptionnelle par l'ampleur des symptômes produits par l'annonce de la grossesse. Il n'en est pas toujours heureusement ainsi, même si les cliniciens que nous sommes, sont habitués à recevoir justement les personnes vivant une expression extrême, soulignée, exacerbée ce que les autres vivront de manière plus nuancée. Il n'en reste pas moins vrai que les idées angoissantes, les symptômes dépressifs ou les comportements incompréhensibles, sont monnaie courante pour les femmes enceintes et font partie de la pratique habituelle des obstétriciens. Tous ces symptômes, et la stérilité d'origine psychique également, ne me semblent possible à entendre que si l'on remet en perspective les différentes dimensions de l'humain qui nous constituent. Et c'est bien cela d'ailleurs le travail des cliniciens qui essayent d'accompagner les femmes et les couples en attende d'enfant : essayer d'entendre ce que les mots portent comme sens, comme sens psychique, et non comme signification. Il s'agit bien plus d'approcher le sens que pour telle femme, tel homme, revêt l'arrivée d'un enfant. C'est à dire aussi approcher l'enfant qu'ils ont été et ses propres rapports d'amour, d'insatisfaction, de tendresse, de jalousie avec ceux qui étaient ses parents. Il s'agit moins de comprendre au sens de découvrir une explication rationnelle à la stérilité. C'est d'un voyage qu'il s'agit, ou d'une traversée comme je me plaît souvent à le dire, qui conduira thérapeute et patients de l'autre côté de la rive sans qu'ils sachent au moment ou ils le franchisse qu'ils sont en train de le faire. Ainsi pour Maria, l'autre rive fût une découverte de l'enfant qui devenait enfin sien sans que ni elle, ni moi nous n' ayons eu la certitude pendant toute la grossesse, qu'il y aurait un autre bout au pont. |