Esprit de femme

Nicole Stryckman

EXISTE-T-IL UN INSTINCT MATERNEL

On s'accorde en général à penser que la petite fille, la jeune fille et ensuite la femme sont animées par ce qu'on appelle communément "l'instinct maternel". Et cependant la pratique de la psychanalyse, tout comme certaines observations relevant du champ de la médecine ou de la psychanalyse, nous obligent à constater que "l'instinct maternel" n'est pas présent chez toutes les femmes. Bien plus, lorsque le désir d'enfant existe, il ne fonctionne pas du tout comme un instinct. Il faut nous garder des fausses évidences. Une mise au point terminologique s'impose.

Même si le discours courant utilise ce vocable - Victor Hugo ne disait-il pas : "l'instinct maternel est divinement animal" - et même si certains traducteurs de Freud ont traduit "trieb" par instinct, il n'est pas pertinent de parler en terme d'instinct de ce désir que peut éprouver une femme, une mère pour un enfant ou pour son enfant. Pourquoi ? Parce qu'il est indispensable de différencier ce qui se passe chez les humains et chez les animaux. Il nous semble préférable d'utiliser pour l'homme les concepts de "pulsion" et de "désir"(2) et de réserver ce terme "d'instinct" pour le règne animal en tant que ce terme d'instinct connote un ensemble de comportements innés, transmis par voie génétique, hors de tout apprentissage et qui se déclenche suite à la perception d'un stimulus ou d'un signal spécifique. De plus, l'instinct n'a rien d'individuel en tant qu'il est inscrit dans le patrimoine de l'espèce(3). Comme le démontre l'éthologie, chez la plupart des animaux, "l'instinct maternel" est inné. La femelle, au moment de la mise à bas, commet une suite d'actes déterminés, sans expérience préalable, et, moyennant certaines conditions de milieux, exécute, parfaitement subordonnée, le nourrissage et les apprentissages nécessaires à la vie de son petit.

Ce n'est pas du tout le cas de l'être humain.
Toute femme n'est pas systématiquement animée d'un désir d'enfant. De plus, lorsqu'une met au monde un enfant, il ne va pas de soi qu'elle puisse spontanément accomplir les gestes adéquats au maintien de la vie de son enfant. Il n'est pas évident qu'elle éprouve à son égard des sentiments de tendresse et d'amour. Ainsi, une mère citée par M. Benaïm dit : "Moi je voulais qu'il soit grand pour qu'il parle, qu'il dise ce qu'il pense, qu'on puisse discuter d'égal à égal. Nourrisson, il m'empêchait de vivre. Quand je ne travaillais pas, c'était insupportable. Je voulais qu'il soit à l'âge de raison pour en faire un ami... De toute façon, je pense que je n'étais pas faite pour avoir des enfants. Mais j'étais dans le placage et il me semblait impensable dans ma vie de femme de ne pas en avoir. Parce que avoir des enfants, c'était être une femme"(4).

A l'étonnement et à la profonde joie devant cette extraordinaire création qu'est la gestation et la mise au monde d'un enfant, suit, très souvent, une certaine tristesse, un "vague à l'âme", voir un moment dépressif.
Qu'est-ce qui conditionne ces affects ? Notamment, la crainte, voire l'angoisse qu'elle éprouve quant aux transformations de son corps qu'apporte la venue de cet enfant, à la fois chair de sa chair et corps étranger. Par ailleurs, elle sait que, dès l'accouchement, sa vie va se trouver radicalement transformée. Sa liberté est à jamais limitée. Comme le dit une mère à D. BASTIEN : "Etre maman, ça change beaucoup de choses dans la vie... ça change beaucoup dans le rythme de la vie... quand on est enceinte... on se demande comment on va faire... pour... s'en sortir... pour le boulot... et puis les nuits aussi"(5).

Elle est la mère de cet enfant dont elle a la responsabilité de vie et d'éducation pour un temps mais elle pressent qu'il sera à tout jamais dans son corps et sa pensée. Elle entrevoit aussi sans trop voir et savoir qu'elle est unique pour son enfant. Cette place, qu'elle occupe dans la psyché de son enfant apporte certes de nombreux plaisirs et de grandes jouissances mais pèse aussi d'un grand poids : elle crée une nostalgie dont ni la mère ni l'enfant ne se délivrent.

Le lien qui unit la mère à l'enfant n'est pas avant tout un lien d'amour, mais bien un lien de vie et de mort. Ce que la femme aime avant tout, c'est son devenir mère, sa maternité. L'amour maternel viendra là, dès les premiers temps, recouvrir les désirs et affects inacceptables à sa représentation de la bonne mère : énervement, jalousie, agressivité, rejet, etc. Du fait des exigences de sa fonction maternelle et de la relation qui s'établit avec son enfant, par le biais de la transformation des pulsions négatives en leur contraire, se développera cet amour maternel, indispensable à la vie et au développement de cet enfant.

Cet amour maternel va notamment quelque peu apaiser le traumatisme qu'est pour l'enfant sa venue au monde du langage. Il est aussi celui qui assure à son enfant une place définitive comme sujet de désir. Il n'exige, pour se faire, le plus souvent, aucune condition. Il est quelque peu aveugle mais aussi captivant, voire étouffant. La mère reste dans l'inconscient de l'enfant "... ce lieu d'un amour sans condition dont il gardera la nostalgie toute sa vie durant"(6).

Tout cela est resté très énigmatique au fondateur de la psychanalyse. Freud n'a-t-il pas écrit : "Tout ce qui touche au domaine de ce premier lien à la mère m'a paru si difficile à saisir analytiquement, si blanchi par les ans, vague, à peine capable de revivre, comme soumis à un refoulement particulièrement inexorable".

1 Psychanalyste, Vice-présidente de l'Association freudienne de Belgique.

2 Cf. Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, 1998, pp 92-97.

3 Cf. Le grand dictionnaire de la psychologie, Larousse, 1991, p 388.

4 Benaïm M., "La folie des mères", Imago, 1992, pp 35-36.

5 Bastien D., "Le plaisir et les mères", Imago, 1997, p 95.

6 Stryckman N., "Désir d'enfant", Le bulletin freudien, 1993, 21, p 103.