| L'enfant |
Marika Bounes et Jean Bergès |
LES ENFANTS DU DIVORCELorsque les parents se séparent, ce qui est le plus angoissant, c'est ce qui n'est pas dit : le silence, le secret alimentent l'imaginaire, créent les monstres. Il faut donc parler de la séparation, et si on les connaît, si on peut les indiquer, les causes. L'idéal serait que le père et la mère puissent en parler ensemble. Ce qui est le plus difficile pour les parents, c'est d'oser, de pouvoir prononcer le nom de l'autre, vis à vis duquel on a tant de griefs, tant de haine, qui nous rend si malheureux, si abandonné : lorsque l'enfant renverse son cornet de glace, et qu'il vient à l'idée de la mère, "il est aussi maladroit que son père", au lieu de refouler l'évocation de l'image honnie, il faut prononcer le mot père ; qu'il soit accolé à la maladresse ou à tout autre défaut (ou qualité) n'a pas d'importance. Ce qui est plus éprouvant pour l'enfant, c'est de se sentir coupable, quand il est avec l'un, d'avoir la certitude de tromper l'autre ; le plaisir pris à jouer avec le père est volé à la mère, par exemple. C'est ce qui entraîne les hésitations, les évitements, l'idée que je dois donner des gages à l'autre parent ("maman est toujours aussi désordonnée" dit-il à son père, "la femme avec laquelle vit papa est une menteuse", dit-il à la mère pour s'excuser du plaisir qu'il a pris en vacances avec l'un ou l'autre). Ce qui est le plus déprimant pour l'enfant, dont les parents sont séparés, c'est de perdre l'illusion de sa puissance magique à les remettre ensemble, à revenir "comme avant" : illusion qui peut persister des années, et peut entraîner l'idée que l'enfant a une mission, qu'il va vouer une partie de son existence à cet impossible ; ce qui crée une position de sacrifice voué à l'échec. Dans la séparation, ce n'est pas seulement le couple que l'enfant perd, c'est avant tout l'illusion qu'il y était pour quelque chose, et par conséquent qu'il est coupable de n'avoir pas été capable de l'avoir maintenu, ce couple parental, d'autant plus qu'il a inconsciemment souhaité le détruire dans le complexe d'oedipe. Telles sont les difficultés les plus habituelles qui expliquent la fréquente nécessité d'un lieu neutre où cela puisse être découvert en le disant, ce qui permet de ne pas se cacher derrière un "je ne veux pas le savoir", dont on comprend bien l'impact aussi bien sur la vie psychique que sur les performances scolaires. |