L'enfant

Denise Vincent

DANS LA SERIE MAMAN J'AI PEUR...

La chambre des parents

Maman, j'ai peur... Quel est l'enfant, qui au seuil de la chambre à coucher parentale, n'a pas marqué un temps d'arrêt, n'a pas écarquillé les yeux, tendu l'oreille de toute son attention, alors que dans le désordre des draps froissés, il n'y a rien à voir, les parents dorment.

L'enfant reste interdit, dit-on. Cette expression dans notre langue dit bien à quoi réfère ce temps d'arrêt sur le seuil, l'enfant sait qu'il ne peut le franchir qu'à cette condition justement, qu'on l'y autorise. Ce que l'enfant signale en disant "maman, j'ai peur" c'est sa présence et qu'il préfère ne pas voir. Il sait les relations intimes qui existent entre ses parents. L'interdit oedipien est venu marquer la frontière d'un lieu, disons le lit des parents, qu'il convient de contourner. Un petit garçon comme une petite fille a eu un lien très charnel à sa mère dans sa petite enfance et une prise de distance est devenue possible à partir du moment où ce lien charnel a fait place à une relation de paroles qui a exprimé autrement la tendresse et a facilité l'autonomie de l'enfant. Tout le monde sait les inconvénients pour l'enfant de rester trop longtemps couvé par sa mère. Freud a montré les conséquences névrotiques de cette relation de serre chaude et la nécessité de la venue d'une tierce personne pour mettre un peu d'ordre là dedans. La tierce personne, dans nos sociétés patriarcales, est le père.

Ceci n'empêche pas que les ébats des parents sont au fondement de la curiosité de l'enfant. Il est plutôt rare que les parents exhibent leur ébats devant leur enfant et la scène primitive est en général une scène qui ne donne rien à voir. Le plus souvent la scène est imaginée, reconstituée par l'enfant à partir de ce qui a dérangé son sommeil : soupirs, chuchotements, halètements, plaintes jouissives. Toutes ces manifestations de jouissance du couple permettent à l'enfant de saisir qu'il se passe quelque chose d'essentiel pour eux.
L'enfant reste silencieux au fond de son lit, l'obscurité est nécessaire pour que cette scène se projette sur l'écran de son fantasme. Il peut en ressentir de l'angoisse s'il se vit comme exclu. Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est que s'il appelle ou pleure c'est dans l'intention jalouse de déranger ses parents et de contester leur intimité. Le plus souvent il a déjà parfaitement intégré la scène.

Il arrive qu'il participe activement à ce qu'il entend par la projection fantasmatique de l'image de son propre corps. L'enfant se masturbe et peut s'imaginer acteur de la scène sexuelle parentale - soit dans un rôle actif où il fait jouir la mère - soit dans un rôle passif où il jouit comme la mère. Cette activité onirique va marquer la future génitalité. Une vie sexuelle heureuse de ses deux parents est évidemment un atout pour sa vie sexuelle à venir.

Par contre, si la scène est violente, si les parents se manifestent pas dans la vie courante une bienveillance partagée l'un pour l'autre, le petit enfant est pris à témoin d'une scène incompréhensible où il ne trouve aucune recours. Il ne peut abaisser sa tension psychique et il reste une partie de la nuit, l'oreille aux aguets, l'oeil écarquillé dans la nuit, comme s'il voulait percer le secret de ce rituel de la chambre à coucher. Il ne peut métaboliser la scène entendue ; il ne peut la situer par rapport à son propre corps et ce blocage physiologique peut anticiper sur les troubles sexuels à venir.

On peut dire, d'une certaine façon, que le sujet puise son énergie sexuelle dans ce qu'il aura perçu de la scène primitive quand il était enfant.

Je saisis sur le vif une illustration de ce que j'essaie de faire entendre à des parents de bonne volonté.
César est un petit garçon de trois ans et demi qui vient en troisième dans une famille, après une soeur et un frère. Il est délicieusement "petit dernier", vif, parfois capricieux, rarement froussard. Cependant il a peur des chiens dont il redoute les évolutions imprévisibles. César est venu se glisser dans le lit de ses parents à six heures du matin. Sa mère ensommeillée lui a dit : "mets-toi là et ne bouge plus". Il est près d'elle et n'arrive pas à dormir, il remue. Son père ouvre un oeil à son tour et lui dit "qu'est-ce que tu fais ici ?" "Elle veut que je me mette là" répond César en pointant un doigt sur sa mère. On entend dans ce "elle" pour désigner sa mère la provocation de l'enfant qui se situe apparemment d'égal à égal dans la rivalité à son père. Sa mère est "elle" pour eux deux. Quand j'étais enfant on me disait "on ne doit pas dire elle en parlant de sa maman". On voit que ce n'était pas si bête. Et il y a aussi cette reprise des termes mêmes de la mère qui a cautionné l'intrusion de César dans le domaine parental et qui fait que la volonté maternelle est invoquée contre la volonté paternelle.

Cette prise de terrain est le lieu de la mise en place d'une frontière. Ce qu'on appelle l'interdit oedipien se joue dans le langage et un enfant de trois ans et demi est déjà un redoutable dialecticien. C'est ce qui fait l'effet comique de ses réparties. Mais en rire ne doit pas faire oublier que pour l'aider à reconnaître un interdit qui serait explicitement "le corps de ta mère ne t'appartiens pas, seul ton père peut le posséder" (mais peut-on dire une chose pareille ?), mieux vaut s'en tenir à des messages clairs, à des directives non équivoques concernant l'accès au lit de ses parents, dès la quatrième année.