L'enfant

Denise Vincent

DANS LA SERIE MAMAN J'AI PEUR...

La chambre des parents, numéro 2

Je reviens à cet enfant interdit sur le seuil de la chambre des parents, dont je vous ai parlé la dernière fois, interdit au sens de sidéré et aussi au sens où c'est un enfant qui a pris acte du fait que ses parents tiennent à leur intimité conjugale nocturne. Papa a des droits sur Maman, qu'il ne partage pas avec ses enfants. Ce cas de figure est pendant un certain temps un cas théorique. Les enfants font tous les franchissements de ce seuil possibles et imaginables. Il y a les câlins du soir supplémentaires, les sarabandes du dimanche matin, les petits chagrins et les bobos à consoler, les cauchemars qui ont réveillé l'enfant en pleurs, mais il n'en reste pas moins qu'un moment vient, et je l'ai dit qui se situerait au cours de la quatrième année, où l'enfant doit comprendre qu'il n'a pas à outrepasser les consignes. L'enfant, qui reste locataire régulier du lit conjugal, est celui qui sait pertinemment qu'il ne s'y passe plus rien et qui vient le vérifier. Ce n'est pas le meilleur des cas. Sachez que le père imaginaire, celui que l'enfant imagine, faute d'un père qui joue son rôle de père puissant auprès de la mère, est infiniment plus angoissant et dangereux que celui qui a besogné la mère...
Je vais vous parler de Céline, qui a un père proche de la quarantaine, une mère de dix ans plus jeune, alors qu'elle a quatre ans et est fille unique. C'est une très jolie petite fille, grande pour son âge et intelligente. Ses parents sont venus consulter sur le conseil de la directrice de l'école maternelle. Elle est devenue très instable, elle a un comportement imprévisible et grimaçant, son langage est diffluent depuis quelques mois. Elle se mouille encore nuit. En classe, elle crie et refuse d'obéir. Elle manque de repère, elle ne sait pas son âge, dit qu'elle ne s'appelle pas Céline mais Pépito, personnage d'une image publicitaire, ou Cédric, nom d'un petit garçon de sa classe qu'elle aime bien. Elle passe sans cesse d'une activité à une autre. Cette petite fille passe dix heures par jour à l'école et a connu les mêmes horaires à la crèche. Elle est en moyenne section de maternelle.
Sa mère semble inquiète mais reste sur la réserve, elle n'est pas très liante. Elle a peur d'être jugée, l'école a sans doute été assez culpabilisante. Elle s'implique cependant, elle dit qu'elle a été une petite dernière après un frère et une soeur beaucoup plus âgée qu'elle et a été très gâtée. Peut être est-elle trop proche de sa fille pour retrouver cette relation qu'elle avait à sa mère à elle...
Effectivement elle s'interpose dans les échanges que je tente avec Céline, fournissant des explications rationnelles devant l'abondance des fantasmes de sa fille. Il me faut user de beaucoup de diplomatie pour qu'elle consente à ce que je rencontre sa fille en dehors de sa présence.

Céline parle de bébés et déclare qu'elle a des bébés dans le ventre. A ma question " Tu aimerais avoir un petit frère ou une petite soeur ? " elle répond fermement qu'elle préfère les bébés et qu'elle veut les faire elle-même. Ce qu'elle semble vouloir éviter est que son père et sa mère fassent les bébés ensemble.
La mère, conviée à parler sans Céline, explique que depuis l'été dernier Céline couche à nouveau dans la chambre de ses parents. Son père fait des travaux dans le grenier, où il crée deux nouvelles chambres et la chambre de Céline sert de débarras en attendant. Le père est énervé, l'instabilité de sa fille l'agace. Il l'expédie dans le jardin. Nous convenons que Céline ne va pas bien et qu'elle a besoin d'être aidée. Elle viendra une fois par semaine à la consultation.
Céline dessine volontiers et commente facilement ce qu'elle produit : des animaux sauvages ou des formes stylisées qu'elle appelle vagues, tourbillons, chemins ou fumées. Le plus remarquable est qu'elle évoque un être vivant avec un morceau de son corps : une queue de cheval, une tête de lion. Elle fabrique aussi des monstres de son invention moitié lion, moitié escargot, elle dessine un bonhomme puis déclare : " C'est un cochon. C'est un bonhomme qui fait des bêtises ". Elle tient à montrer qu'elle sait écrire des lettres. Elle m'explique aussi " je vais te faire les signes de chaque enfant de la classe ". Je reconnais là une méthode de l'école, conforme aux directives pédagogiques d'initiation à la lecture, qui montre l'arbitraire du signe et prépare les enfants au graphisme. Ces directives sont très astucieuses, mais pour un enfant en difficultés elles sont détournées de leur but en redoublant l'effet de sens. Le vocabulaire convenu utilise les termes de vagues, tourbillons, etc... qui met l'accent sur la forme, mais Céline en fait le matériel de ses fantasmes. Un enfant, qui pour toutes sortes de raisons n'a pas franchi l'oedipe, n'a pas été mis à distances du lit de ses parents ne peut pas consentir à l'abstraction du signe. Il injecte du sens, et le sens est, comme nous le savons toujours sexuel. Son angoisse à assister aux ébats nocturnes des parents trouve à s'exprimer dans le matériel proposé à l'école, dont elle est véritablement obsédée.
Elle entend souvent dire qu'elle est grande pour son âge et sa mère, par son attitude trop proche de sa fille, favorise leur jumelage. Les lettres qu'elle écrivait correctement au début du trimestre, n'ont plus d'orientation correcte haut et bas, droite et gauche. Elles sont en miroir précisément comme Céline est en miroir avec sa mère. Elles ont pris des contours imprécis, comme si l'image du corps de Céline et l'image du corps de la lettre avaient pris ce côté déprimé, flagada...
Elle parle de son père qui scie le grenier en deux et qui fait du ciment, et elle ajoute " il ne peut plus marcher " ce qui me semble assez énigmatique. Sa mère m'explique alors, au cours d'un entretien, que son mari a été licencié il y a quelques mois et qu'il fait des travaux dans leur pavillon en attendant de trouver du travail. Je comprends, à ce moment, que le mot licenciement, prononcé avec beaucoup de réticence par les parents, a à voir avec le ciment. Et le " il ne peut plus marcher " en est la représentation pour Céline qui sait que son père ne va plus travailler et ne sort plus de chez lui. Elle devine aussi la dépression du père, qui ne veut pas qu'on en parle. Cela me permet un décryptage de ce que dessine Céline : un toit triangulaire d'une maison sciée en deux parties. Dans la partie de droite, le père représenté verticalement avec un bras très grand dans la direction des deux femmes, sa mère et elle, en position allongée, dans la partie gauche du toit. Nous voyons comment le mot licenciement, dont elle ne comprend pas clairement le sens, se décompose en un certain nombre de signifiants dont les plus évidents sont le lit, la scie, le ciment et quelque chose qui a à voir avec l'empêchement du père " qui ne peut plus marcher ". Elle ressent l'inquiétude du père et s'offre imaginairement à sa jouissance dans la position horizontale du petit personnage qui la représente.
Céline commence à pouvoir parler de ses cauchemars. Jusque-là, elle se réveillait en pleurs et ne s'en souvenait plus au réveil. Elle parle d'incendie, de feu, de fumée, qui disent en même temps son angoisse et ses ardeurs incendiaires et incestueuses de petite fille prise à témoin de la scène sexuelle. Les travaux se terminent, Céline réintègre sa chambre, ce qui ne va pas sans quelques allers et retours dans la chambre des parents. Elle déclare : " dans le lit je vais au milieu ". Fantasmatiquement elle neutralise ses parents. Elle se situe comme phallique, belle plante triomphante de son papa, elle dessine sa petite maison comme une sorte de clocher au sommet de laquelle est une grosse marguerite donnée par son papa... Elle dessine aussi une maison plus grande, avec beaucoup de tourbillons rouges autour, qui évoquent l'incendie et elle commente " quand je dormais avec mes parents ". Il s'agit maintenant de fantasmes et non plus d'un réel insupportable. " Les cauchemars se situent, dit-elle de l'autre côté de la porte ".