Les grands noms de la psychanalyse

Patrick LANDMAN

SIGMUND FREUD

L'oeuvre de Freud, quelques concepts fondamentaux.

L'œuvre de Freud est gigantesque, considérable, il nous faut donc sélectionner quelques concepts clés. Tout d'abord, l'inconscient freudien. Freud n'a pas inventé la notion d'inconscient qui existait bien avant lui, en particulier chez les philosophes du 19ème siècle, Schopenhauer, Carus et Von Hartmann. Janet, en France, va également développer une conception de l'inconscient qui englobe les phénomènes physiques et psychiques. Freud renouvelle totalement la notion d'inconscient ; il faut parler d'Inconscient freudien. Il part d'un constat clinique : Au contact des hystériques, il s'aperçoit que certaines pensées ne sont pas acceptables par la conscience, sauf à venir à bout des résistances. L'inconscient est à la fois topique (un lieu hors de la conscience) et dynamique : son accès est fermé par des résistances. Le principal mécanisme par lequel le psychisme empêche l'accès à la conscience, c'est le refoulement. Les pensées interdites de conscience sont en fait des représentations de pulsions sexuelles ou de représentants de représentations. Le refoulement n'est pas total. Des rejetons de refoulés se frayent un chemin jusqu'à la conscience et s'associent à des idées conscientes. Elles apparaissent dans des formations de compromis que sont les symptômes : phobie, conversions hystériques, obsession …

L'inconscient est aussi une notion économique car l'énergie psychique s'écoule librement au gré du principe de plaisir alors que, dans la conscience, l'énergie est liée et limitée par le principe de réalité. L'inconscient ne connaît pas le temps, ni la négation, ni degrés de certitude. Les pensées sont très mobiles, régies par le principe de plaisir, ce sont des processus primaires. Elles subissent des transformations selon deux types de mécanisme, la condensation et le déplacement, notions que nous retrouverons à propos du rêve . C'est en 1915 que Freud explicite la théorie de l'Inconscient, il parle alors d'une topique inconscient, préconscient, conscient. A partir de 1920, il développe une deuxième topique, moi, ça et sur moi, modification très importante car dans la seconde topique les trois instances possèdent une part inconsciente et une part consciente.

L'inconscient produit des formations, les lapsus, actes manqués ( "psychopathologie de la vie quotidienne" est publié en 1901), les mots d'esprit ( "le mot d'esprit dans ses rapports avec l'inconscient" publié en1905), et enfin le rêve, voie royale vers l'inconscient. En 1899, Freud publie la "Traumdeutung", l'interprétation des rêves. Cette œuvre marque une rupture épistémologique et éthique de première importance : en effet, l'analyse de ses propres rêves comme de ceux de ses patients y est rapportée. Freud brise ici la traditionnelle séparation entre médecin et malade, entre le normal et le pathologique si fondamentale au discours médical. De fait, les symptômes, qu'ils soient pathologiques ou non ( les formations de l'inconscient ) prennent un tout autre statut, ils deviennent porteur de sens.

La méthode freudienne d'interprétation des rêves est, en résumé, la suivante : le rêve comprend des pensées manifestes et des pensées latentes ou pensées du rêve que l'on doit déchiffrer. Pour cela il convient de découper le récit du rêve au cours d'une séance d'analyse. Les associations du rêveur à partir de ces éléments vont mener à la découverte des pensées du rêve qui sont toujours en dernier ressort la réalisation d'un désir sexuel infantile modifié par la censure selon les mécanismes de condensation et de déplacement.. Il n'y a pas de clé des songes, ni d'interprétation symbolique. Seules comptent les associations du rêveur et l'interprétation littérale des mots du récit du rêve.

L'Oedipe. Le complexe dit d'Œdipe est peut être la notion la plus connue de la théorie freudienne. Freud découvre en lui-même des sentiments hostiles envers son père et des sentiments tendres envers sa mère au cours de l'auto-analyse qu'il poursuit avec l'aide de son ami et confident le médecin berlinois Fliess. Leur correspondance est une des sources majeures de notre connaissance tant de l'homme Freud que de la naissance de la psychanalyse. Leur relation finira par une brouille.

La découverte de l'Œdipe se situe en 1897 alors que Freud traverse une période sombre. Il ne croit plus à sa "Neurotica", sa théorie des névroses. En effet, l'écoute de ses patientes hystériques, travail qu'il poursuit après la publication, avec Breuer, des "Etudes sur l'Hystérie" en 1895, le conduit à formuler l'idée d'une origine traumatique de l'hystérie. Le traumatisme est sexuel et consiste en une séduction précoce par le père. Là surgit la difficulté : à moins de considérer tous les pères comme pervers ou fous et, comme il n'existe pas dans l'inconscient d'indice sûr permettant de faire la différence entre événement réel et événement psychique, sa théorie ne tient pas. L'Œdipe va permettre de tout réorganiser : les scènes de séduction sont la plus part du temps des fantasmes en relation avec l'Œdipe.

Dans l'œuvre de Freud la notion d'Œdipe s'est diversifiée avec l'Oedipe positif et l'Oedipe inversé, mais il a toujours été affirmé son existence universelle. Le complexe d'Œdipe, quand il n'est pas dépassé, est à l'origine des névroses. Il se joue fondamentalement lorsque l'enfant est âgé de trois à cinq ans et s'accompagne du complexe de castration - découverte du manque phallique, absence de pénis chez la petite fille, menaces parentales sur l'activité sexuelle, interdit de l'inceste chez le garçon.

En 1905, Freud publie les " trois essais sur la sexualité", Il y développe toutes ses thèses sur la sexualité infantile. Dans la théorie freudienne, le sexuel n'est pas assimilable à la sexualité génitale ordinaire : le sexuel est ordonné par des pulsions en rapport avec les orifices du corps ou zones érogènes. Le sexuel psychique, lié au corps, va organiser toute la vie inconsciente du sujet, mais il est soumis à l'amnésie infantile ; cette amnésie sera levée lors de la cure analytique. C'est l'écoute de ses patients adultes et non l'observation directe des enfants qui conduit Freud à développer sa théorie. A l'enfant asexué, petit ange, il oppose le pervers polymorphe. Il n'est certes pas le premier à parler de la sexualité infantile, mais là encore, il remanie et élabore toute la théorie. On l'accusera de pan-sexualisme.

Enfin, dernière notion, la plus difficile, la pulsion de mort. A partir de 1920, à la dualité, principe de plaisir - principe de réalité, Freud substitue une autre dualité, pulsion sexuelle - pulsion de mort : "il existe à l'œuvre dans le psychisme une pulsion permanente qui tend à faire revenir l'individu au néant." ou "le but de la vie est la mort". Pourquoi introduire cette notion de pulsion de mort ? Pour des raisons cliniques et d'observation. Comment expliquer que l'individu soit contraint de répéter des situations source de déplaisir, par exemple dans les névroses traumatiques (guerres, attentats etc…) où le sujet revit sans cesse les circonstances du traumatisme ? L'observation de son petit fils lors du départ de la mère de cet enfant va apporter un nouvel élément : l'enfant joue avec une ficelle à laquelle est relié une bobine; il jette la bobine en criant OOO (fort, loin en allemand) et la fait réapparaître avec un cri de joie "AAA" ( da, là en allemand).

Dans les deux cas, traumatisme de guerre ou départ de la mère à un âge tendre, l'individu ne peut s'appuyer sur le principe de plaisir. Il y a rencontre traumatique avec la mort qui impose au sujet sous l'effort d'une pulsion, la pulsion de mort, à répéter sans cesse afin de restaurer le principe de plaisir.

Outre ces quatre concepts - Inconscient, Œdipe, sexuel infantile et pulsion de mort, il faut insister sur l'intérêt que Freud a porté à la civilisation. Dans " Totem et tabou " en 1913 il développe une thèse sur l'origine de la civilisation et du père, s'intéresse à la religion dans "l'avenir d'une illusion" en 1927, et, à la veille de sa mort en 1939 à Londres, il publie "L'homme Moïse et le monothéisme", œuvre majeur. Au lendemain de la première guerre mondiale, il publie "Malaise dans la civilisation". A noter aussi sa "psychologie collective et analyse du moi" en 1921 et son engagement dans la lute contre le fascisme dans les dernières années de sa vie. Freud applique d'autre part la psychanalyse à l'étude de l'art comme en témoigne ses textes sur "le Moïse de Michel-Ange", sur un souvenir de Léonard de Vinci, son essai sur le parricide chez Dostoïevski et sur "la Gradiva de Jensen". L'ensemble de son œuvre lui valut l'obtention du prix Goëthe en 1930.