| Les grands noms de la psychanalyse |
JACQUES LACAN Sa vie, son enseignement (2ère partie)Avertissement. Ce texte est l'adaptation pour EpsyWeb d'un article de l'auteur paru dans Le siècle rebelle, dictionnaire de la contestation au XXe siècle, sous la direction d'Emmanuel de Waresquiel, chez Larousse. Le stade du miroir. Dès sa première intervention psychanalytique en 1936: Le stade du miroir Lacan expose une thèse complètement nouvelle et subversive mais qui passa inaperçue: le moi, loin d'être autonome, est une identification à l'image du semblable et d'abord à l'image de son propre corps dans le miroir. Le moi existe parce que l'être humain en proie au narcissisme se prend pour une image ! Le prestige de cette image et la passion narcissique qu'elle suscite viennent de sa capacité à anticiper sur l'unification d'un corps immature encore incoordonné et morcelé. Cette image chérie marquera de sa structure rigide tout les identifications futures. On en voit le prix: c'est comme autre que je suis amené à connaître le monde et il en résulte une dimension paranoïaque normalement constituante du moi. Lacan du même coup montrait les limites de tous les systèmes qui en appellent à la (bonne) conscience du moi. Conséquence plus dure à admettre: les sentiments altruistes du philanthrope, du pédagogue ou du réformateur ne sont porteurs d'aucune promesse. En découvrant l'inconscient, Freud avait détrôné le moi de sa prétention à monopoliser la connaissance tout en maintenant l'illusion de sa permanence. Lacan en fait une fonction de méconnaissance. Bref, le moi est l'effet de l'aliénation, nécessaire sinon heureuse, de l'homme à une image qui chez lui fait sens. Il y a de l'inconscient parce que l'être humain est pris dans le langage. Mais il y a une autre aliénation, plus nécessaire et plus spécifique à l'homme : celle qui l'assujettit au langage. Avant même de naître il est déjà parlé et situé dans une culture, une histoire et tout un champ de désirs plus ou moins compatibles. Il en résulte une véritable colonisation de son corps par le langage: en permanence, et jusque dans son sommeil, ça pense. Ca pense le plus souvent sous forme d'images, presque, mais pas complètement, réductibles à des unités de langage articulées. D'où me viennent donc ces pensées que, normalement, je considère comme venant de moi, même si parfois elles me semblent bizarres ou choquantes? Lacan pose l'hypothèse que ces pensées viennent au sujet d'un lieu qu'il appelle l'Autre (avec un grand A pour le distinguer d'autrui, mon semblable, celui qui est fait à mon image). En ce lieu, fait de tout ce savoir qui concerne le sujet, ça parle. Ca parle de désirs inconscients, c'est-à-dire de désirs en souffrance, refoulés, orphelins. Comme si le sujet de ces désirs n'était pas encore venu. En attendant ce Godot le symptôme, qui est comme une écriture cryptée de ces désirs, est voué à la répétition. C'est donc le devoir du sujet de venir à être. « Où C'était, Je dois advenir» disait Freud, définissant ainsi la tâche civilisatrice de la psychanalyse. L'éthique de la psychanalyse. Lacan en déduira logiquement l'éthique de la psychanalyse: « La seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c'est d'avoir cédé sur son désir ». Les meilleures raisons, et le fait même que c'est inévitable, n'y changent rien. Freud estimait effectivement que le sentiment de culpabilité provenait des désirs interdits de nature oedipienne: meurtre du père, inceste avec la mère, sur lesquels l'enfant avait du céder et qui persistaient refoulés pour constituer le complexe d'OEdipe. La culpabilité, chez "l'homme du commun", est le reflet de sa haine inconsciente pour le père, séquelle de ce refoulement. C'est ainsi qu'elle se met tout naturellement au service de l'éducation. L'ennui est que cette trahison, inévitable, de son désir a pour effet de rejeter l'homme ordinaire vers les biens reconnus par la société mais sans la boussole qui lui permettrait de s'y orienter. Lacan oppose à l'homme du commun la figure du "héros". Celui-là s'avance dans la zone située au delà de la limite du bien défini par le père. Ayant consenti par avance à son anéantissement, tragique ou comique, il va au terme de son voeu. Bien sûr en chacun de nous il y a la voie tracée pour le héros mais c'est comme homme du commun que nous y cheminons. Dès lors comment s'orienter ? Lacan, à rebours du discours économique dominant, nous donne cette définition en quelque sorte négative du bien: « il n'y a pas d'autre bien que ce qui peut servir à payer le prix pour l'accès au désir ». L'objet a. En effet, pour ne pas céder sur son désir le sujet a en revanche quelque chose à lâcher quant à sa passion d'être. (Remarquons en passant que c'est le langage qui donne au sujet l'illusion d'un être vis-à-vis duquel d'ailleurs il est toujours un peu défaillant, d'où sa déprime habituelle). La psychanalyse ne propose pas "d'être soi-même" pas plus que d'être ce qui manque à l'Autre. Cet être imaginaire il faut en faire le deuil. L'enfant fait un jour l'expérience douloureuse de ne pouvoir éteindre la nostalgie de sa mère pour un objet qui est au-delà de lui-même, qu'il n'est pas et ne peut pas être. Ce deuil est l'occasion pour l'enfant de substituer en urgence à cet être manquant une sorte d'Ersatz. Un morceau se détache de l'image du corps érotique pour constituer l'objet qui va dès lors causer spécifiquement son désir, l'objet dit par Lacan objet a. Ce morceau est déjà là, ready-made: c'est l'objet auquel il est déjà fixé par la pulsion qui l'excite. Le sujet, qui n'existait pas vraiment jusque là, se fait être lui-même dans son fantasme cet objet: sein, merde, regard, voix, pour les plus emblématiques. (Traduire: se faire sucer, chier, voir, entendre etc...) L'angoisse fidèle compagne du sujet. Plus tard, le dévoilement de cet objet refoulé, cédé pour pallier le manque d'être du sujet, suscitera son angoisse. Celle-ci est donc loin d'être uniquement un symptôme morbide. Elle est la compagne inséparable du désir. Elle est le signal, dans notre corps, de cet appel du désir venant de l'inconscient, d'un lieu Autre. Que ce signal vienne de l'Autre fait qu'on croit volontiers qu'un autre en sait plus que soi sur son désir. Cela, qui est à l'origine du transfert, permet sans doute la pratique de la psychanalyse. Cela explique aussi malheureusement le succès social de ceux qui occupent cette place de "l'Autre qui sait" pour exercer leur pouvoir de suggestion. Quand on lit certains ouvrages de l'époque promettant, à la fin d'une analyse réussie, le bonheur dans une relation sexuelle faite d'oblativité, on peut mesurer le type de dévoiement contre lequel Lacan eut à lutter. Ce style, qui a disparu des ouvrages psychanalytiques, reste florissant dans bien des programmes psychothérapiques. Il n'est pas celui de l'analyse. « Il n'y a pas de rapport sexuel » , dit Lacan. Qu'est-ce que cela veut dire? Bien sûr les êtres humains prennent leur plaisir, avec plus ou moins de réussite, dans des relations dites sexuelles. Le moins qu'on puisse dire est que les objets de ces relations sont d'une grande variété (hétéro, homo, enfant, fétiches divers etc... ). Même à se limiter aux-dits hétérosexuels, il est clair que tout homme ne convient pas à toute femme et réciproquement. Il est impossible d'écrire logiquement une relation entre l'ensemble des hommes et l'ensemble des femmes, relation qui vaudrait pour chaque élément des deux ensembles. Cela tient à ce que ni les hommes ni les femmes n'ont de rapport avec l'autre sexe. L'objet qui cause effectivement leur désir reste voilé et le sujet n'a de rapport qu'avec une image châtrée de cet objet. Cette image doit sa valeur au symbole qu'elle représente : le phallus. Mais, comme on le verra, chacun des partenaires a un rapport différent au phallus. Ce phallus, c'est donc à juste titre qu'il est rendu responsable du défaut de rapport entre hommes et femmes. L'erreur de ceux ou celles qui le dénoncent est de le confondre avec le pénis, organe de la copulation. La castration n'est ni imaginaire, ni bien sûr réelle mais symbolique. Certes, c'est aux dépends du pénis, ou plutôt au prix du renoncement à sa maîtrise, que cet organe peut être "élevé" au titre de symbole de la jouissance dont le sujet sera dès lors esclave. Cette opération normative de la vie sexuelle est ce qu'on appelle la castration. Elle laisse à chacun le choix entre l'avoir ou l'être (le symbole, le semblant et non l'organe). Ainsi l'homme n'est pas homme sans avoir le phallus - d'où son inquiétude sur sa virilité - tandis qu'une femme, qui elle est femme sans l'avoir, cherche chez les autres le modèle de sa propre féminité pour faire semblant de l'être. Cependant, derrière cette comédie phallique, l'homme vise dans une femme l'objet de son désir dont généralement il ne sait pas grand chose et qu'une femme, plus au fait de ce qu'elle cherche: le phallus, peut dépasser sa frustration mais c'est au prix de rencontrer la castration par l'intermédiaire de son partenaire. Peut-on se passer du Père? La révolte contre le Père ne semble pas injustifiée: l'ordre qu'il met en place et qui repose sur la castration est, on vient de le voir, inégalitaire (même entre les frères, un seul a sa bénédiction). Elle est toutefois dangereuse car elle est un appel à un maître plus puissant, capable de traiter de façon plus égale tous ses sujets. La mort, mais aussi l'objet de consommation se proposent dans ce rôle. D'autre part, le Père en donnant au désir de la mère un sens sexuel permet sans doute d'échapper à la psychose, mais c'est au prix du symptôme névrotique ou pervers. Aussi Lacan s'est-il interrogé sur la question de savoir si l'on pouvait, sans aller au pire, se passer de cette référence: l'oedipe, c'est-à-dire le culte du Père, est-il nécessaire ou contingent ? La dernière présentation de la structure du sujet sous la forme du noeud borroméen (sorte de trinité laïque : réel, symbolique et imaginaire) a sans doute permis de poser le problème d'une façon originale et rigoureuse, quoique sans plus de garantie. Sa mort mit un terme à sa recherche et laisse à ceux qui sont sensibles à ces enjeux la tâche de poursuivre. |