La cellule familiale

Nathalie Delafond

LA JALOUSIE

Jalousie, quand tu nous tiens !

Il m'arrive de m'interroger en voyant mes contemporains, couples d'amis autour de moi, ou parfois même en songeant à ma propre vie amoureuse. Ce soir-là, chez les de Morice, Hubert ne m'a pas quittée des yeux pendant que je bavardais avec Pierre. Ma parole ! Il était jaloux ! Lui qui semblait s'ennuyer avec moi ces derniers temps, il a suffit que j'ai ce petit béguin pour Pierre, que j'ai plaisir à l'écouter, à sentir que ma foi je ne lui déplaisais pas et voilà Hubert qui se réveille et ne me lâche plus ! C'est donc qu'il m'aime finalement ?
Combien de fois une femme se sera-t-elle tenu ce raisonnement devant la jalousie de son homme, qu'elle prendra pour un hommage et une preuve d'amour. Et sans doute cela est une preuve d'amour, surtout si elle reste inconsciente comme c'est le cas chez Hubert. Car il ne sait pas qu'il est jaloux. Je le vois bien, moi, je l'entends, quelques jours plus tard : "Tu as passé une bonne soirée, quand j'étais à Montpellier ? Ah bon ! Et avec qui étais-tu ?" sur le ton tranquillement curieux, pas du tout inquisiteur, mais s'intéressant, comme on s'intéresse de près à ceux qu'on aime. Je l'entends, mais lui le dénie : "Moi, jaloux ? Sûrement pas" déclare-t-il.
Tout ce petit jeu plus ou moins inconscient dans un couple ne fait que raviver le désir, et une femme sait qu'il faut un peu d'air entre les deux pour que ça fonctionne. C'est un peu comme si elle avait la charge dans le couple de faire circuler le désir, et elle l'assume le plus souvent du mieux qu'elle peut. Le problème, c'est que finalement le désir et l'amour ne font pas bon ménage, et si l'amour prend le dessus, le désir s'éteint... et l'ennui vient. Voilà pourquoi le jeu est amusant pour elle de titiller la jalousie de son homme. C'est aussi ce qui la ramène vers lui, le soir, et la fait fondre.
Mais parfois, cette même femme se laissera aller à envier son amie Joséphine, qui s'abandonne à l'amour et aux délices de la jalousie, car il est sensible que dans leur couple, ce n'est pas elle, mais lui qui fait circuler le désir. Joséphine sait bien qu'il faut que François lui échappe un peu pour que son désir à elle fonctionne. S'il était tout à elle, peut-être s'ennuierait-elle. Elle tolère mal ses conquêtes, mais s'il ne plaisait pas aussi à d'autres femmes, l'aimerait-elle autant ? Mais qu'il n'aille pas plus loin que le flirt, sinon elle lui arracherait les yeux !
L'important n'est-il pas que le désir circule, et qu'on se fasse un peu de misère pour sentir qu'on s'aime ?
Mais alors, qu'est-ce qui fait alors qu'on met sous le même nom jalousie, non plus ce petit pincement qui avive le désir, mais une passion capable d'empoisonner l'existence ?
Je me souviens de Monique, l'année dernière, me prenant à témoin : "Tu comprends, il s'est amouraché de cette fille, cette blondasse à son bureau... J'ai retrouvé le mot doux qu'il lui avait écrit, et qu'il ne lui a même pas envoyé, d'ailleurs. Mais, il l'a caressée des yeux, j'en suis sûre ! Le monstre ! Je préférerais qu'il soit mort plutôt que de m'avoir fait ça !
Diable ! Le préférer mort, lui, Paul son gentil mari, pour avoir osé lever les yeux sur une autre ? N'est-ce pas là une jalousie exceptionnelle, je veux dire une jalousie qui la met en position d'exception, la femme jalouse, comme on dit le Dieu jaloux, celui qui exige d'être le seul et unique, et qui tuerait les infidèles... en parole tout au moins ?
De quoi est fait l'amour d'une femme pour aller jusqu'à ce désir qu'il soit tout à elle ? Quel est l'esprit totalitaire qui s'empare ainsi des petits recoins de notre vie privée et qui fait croire à une femme qu'elle devrait pour son homme tenir lieu de toutes les femmes !
J'ai appris depuis que Paul s'est rangé, il lui appartient désormais. Mais le désir sexuel, lui, s'est envolé. Monique n'en aura aucun bénéfice, au contraire, car, si Paul ne la désire plus, n'est-ce pas la preuve qu'il en désire une autre ? Et la voilà dans l'enfer de la propriétaire et du souci de son "approprié". Ou bien ce sera elle qui n'en voudra plus, maintenant qu'il lui appartient, ce qui ne fera que redoubler sa rancoeur à l'égard de Paul, de lui avoir cédé !
Est-ce donc qu'il faut choisir, soit être propriétaire de l'être aimé, mais au prix de la jouissance sexuelle, ou se contenter de l'usufruit, c'est à dire de la jouissance, mais sans titre ni légitimité ? Et pourtant, comment être femme autrement qu'en étant la femme d'un homme ?
Il semble en tout cas que la vie conjugale ne puisse faire l'économie de ce tiers en jeu dans la jalousie, tiers qui réalise ce qui de structure sépare homme et femme, et que l'idéal du bonheur conjugal aimerait faire oublier .

Ah ! Que la vie est compliquée !

J'attends vos remarques sur EpsyWeb.com. Elles me feront avancer dans ma réflexion. Merci.