La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Semaine du 6 au 13 décembre 1999

Au bout du tabou

Peut on toucher au vivant comme on a touché à la mort ? La question est soulevée aujourd’hui au sujet des recherches sur l’embryon humain. 
Des embryons surnuméraires créés à grand peine pour vaincre des stérilités se trouvent en effet maintenant dans des laboratoires et nombre de scientifiques souhaiteraient pouvoir, grâce à ces embryons pour lesquels n’existe plus de demande de filiation, faire avancer quelque peu la recherche médicale. Nombreux sont en effet ceux qui se disent qu’après tout, sans avoir clandestinement disséqué des cadavres, la médecine n’en serait pas où elle en est aujourd’hui. Et c’est très probablement vrai. 
La question que pose cette utilisation est cependant complexe. D’une part, ces embryons existent et personne n’en réclame la paternité. D’autre part, ils sont, bien que congelés et ne portant plus d’espoirs pour leurs parents génétiques dont l’infertilité a vu une fin heureuse, porteurs de vie. La dissection des cadavres, les recherches faites sur la mort ont effectivement brisé un tabou. Et la question posée par ce nouveau pas que la science voudrait effectuer et effectue probablement déjà sans l’aval des comités d’éthique, cette question ne peut se résoudre en une simple vision d’un progrès sans limite. 
La limite, elle existe bel et bien, elle existe au delà d’une banale querelle entre modernes et anciens. Peut on, oui ou non, reculer indéfiniment la limite du tabou ? Le progrès de l’humanité est il concevable sans qu’aucune limite ne lui soit fixée ? 
Personnellement, je ne le pense pas. 
Le tabou, tant philosophiquement que psychologiquement, est une définition «morale» du sacré. De l’intouchable. Chacun a la sienne, mais il en existe une plus générale, plus sociale, plus commune à tous. Le tabou, c’est la chose à laquelle tous les individus, tous sans exception, s’interdisent de toucher parce qu’il constitue avec les préceptes, un code moral qui renforce la cohésion du groupe et assure la pérennité d’un ordre social lentement établi. Or le tabou, justement, ne peut pas être reculé à l’infini. C’est strictement impossible. C’est l’approche presque mathématique d’une notion philosophique. 
Un tueur qui s’interdit de tuer femmes et enfants, un tueur qui, pour exister en tant qu’homme, aurait comme seul tabou de ne pas tuer femmes et enfants, ce tueur reste un tueur. Alors toucher au vivant comme on touche à la mort, peut être. Mais la limite ne peut être reculée à l’infini. Si on touche au vivant comme on touche à la mort, que restera-t-il d’intouchable ? 
Une société peut elle n’avoir comme dernier tabou qu’un comité d’éthique ? Cela sera-t-il suffisant pour assurer une quelconque cohésion sociale ? J’en doute réellement. 

Et sans ce caractère sacré du vivant, sans ce respect ultime pour ce qui est la vie, la barrière d’un comité de sages, par ailleurs impliqués d’assez près dans la recherche scientifique, me semble bien fragile.

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)

 

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