La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth. Semaine du 18 au 25 octobre 1999

Le revers de la liberté

Il est courant que les mœurs, la philosophie et le droit ne soient pas parfaitement synchrones. C'est dramatique quand il s'agit de vie. Nous avons lutté pour que le droit à la contraception nous soit acquis. Avons-nous pour autant, face à cette lutte, un devoir de cohérence, de cette forme moderne et quasi-mathématique de la reconnaissance ?

Car à bien l'observer, on peut se demander si aujourd'hui, le droit à la contraception ne constitue pas davantage une contrainte qu'une libération. On peut se demander si le droit à choisir de n'avoir que des grossesses désirées ne nous conduit pas une forme de devoir de ne pas accepter des grossesses qui seraient pour nous même, notre entourage familial ou pire professionnel, quelque part la preuve qu'a existé une forme d'incident. 
Et c'est bien là le comble. Devoir prouver, justifier, démontrer notre désir d'enfant. Devoir prouver, justifier, démontrer que ce n'est pas un accident. Devoir prouver, justifier, démontrer que c'est le bon moment… Comme si c'était possible !… Comme s'il était possible de prouver que cet enfant, cette grossesse désirée ou accidentelle ne viendra pas perturber la vie que l'on menait. 
C'est impossible. Impossible à tous. Même aux femmes qui débutent la plus désirée des grossesses. Alors des conditions meilleures que d'autres, sans nul doute, il en existe. Mais dans les meilleures des meilleures des conditions, l'enfant peut chambouler la vie. Et c'est en cela que la cohérence du désir de grossesse est un leurre. Et c'est en cela qu'existe un problème directement lié à l'accès à la contraception. 
C'est en cela que c'est à même de provoquer des drames. Car lorsque survient une grossesse, une grossesse dont on se trouve incapable de justifier la cohérence, une grossesse qui tombe juste avant un examen, l'emménagement dans un nouvel appartement trop petit pour accueillir un petit, juste au moment de l'accès à un nouveau poste, à de nouvelles responsabilités, on se trouve comme contraints par la société qui nous a offert la possibilité d'éviter cette grossesse à l'obligation de se poser la question du bien fondé de son interruption. Que la société ait permis aux femmes de contrôler les naissances est un bien. Qu'elle contraigne des femmes à interrompre des grossesses par le poids social qu'elle fait porter aux mères incapables de justifier un terrain idéal pour la grossesse qu'elles commencent parfois accidentellement n'est pas admissible.

La décision d'interrompre une grossesse est une décision dramatique pour les femmes qui y ont recours, une décision qu'elles ne prennent jamais à la légère, une décision qui les rend malheureuses. Elle devrait n'être prise que pour des raisons graves, importantes et fondamentalement personnelles. Qu'il existe une seule décision d'interrompre une grossesse pour faute d'incohérence " sociale " est un drame, la preuve formelle du dysfonctionnement de cette société. 
Les sociétés, toutes les sociétés ont besoin des enfants. Parce qu'une société sans citoyens n'existe pas. Une société incapable d'accepter un enfant que sa mère accepterait parfois est une société malade. Et au delà, bien au delà du droit des femmes à ne plus subir de grossesses non désirées doit exister le droit des femmes à assumer des grossesses non nécessairement programmées. Et lorsque je parle de société, je ne parle pas de lois, je ne parle pas d'état… Je parle de vous, de moi, du regard que nous portons collectivement sur ces grossesses et qui nous conduit, par la force des choses, à imposer à des femmes ces interruptions de grossesse que nombre d'entre elles ne souhaitent pas.

En d'autres termes, qu'une femme décide librement d'interrompre sa grossesse pour sortir d'une impasse humaine et personnelle est légitime. Que la société lui impose ce choix, fût-ce insidieusement, ne me paraît pas admissible.

Car la question, il faut bel et bien se la poser. Lorsque nous décrivons l'interruption volontaire de grossesse comme un petit rien, juste un mauvais moment à passer, nous oublions les femmes, les femmes qui sont derrière. Nous oublions celles qui ont recours à l'ITG ou à l'IVG parce qu'un poids social leur dicte une conduite vaguement rassurante en terme de normalité. Or, laisser croire aux femmes qu'il existe des bons et des mauvais moments pour avoir un enfant, c'est bien évidemment faire abstraction des enfants, mais faire aussi abstraction des femmes. 
Et s'il est légitime de s'interroger, c'est parce qu'une société capable de faire abstraction des enfants, en faisant croire aux femmes qu'il est somme toute très simple d'oublier celui là au profit d'un autre mieux tombé, c'est une société qui n'accepte tout simplement pas l'enfant. L'enfant dans ce qu'il a de dérangeant, l'enfant dans ce qu'il a de vie. 

C'est une société qui réclame aux mères de ne faire naître d'enfants que ceux dont elle a la certitude qu'ils ne feront pas de dérangement. Qu'ils seront transparents. 
Et accepter de taire cela, c'est, inévitablement, accepter de s'en rendre complice.

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)

 

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