Une école pas très maternelle
Se pourrait il que linstitution républicaine qui fonctionne
le mieux soit, en fait, profondément critiquable ? Se pourrait il que la seule des
écoles qui fonctionne parfaitement puisse mettre en péril toutes les autres,
compromettant gravement la totalité du système scolaire, et par là même lavenir
de nos enfants ?
Cette question, on peut se la poser. Et si la seule école dans laquelle maîtres et
élèves étaient bien, si la seule école dans laquelle on assistait à des progrès chez
lensemble des enfants, et si lécole maternelle était nuisible aux enfants
tout autant quà lécole ?
Légitime, cette question. Légitime parce
quon parle partout de crise de lécole, parce quon parle toujours plus
déchec scolaire, de violence et dirrespect à lécole, parce que
lécole semble ne plus répondre aux attentes de la société non seulement en tant
que porte ouverte sur lavenir des futurs adultes mais aussi en tant que « modèle
» social, vecteur de valeurs citoyennes
Nous surinvestissons lécole, disent
certains. Nous la surinvestissons parce que nous mettons en elle la confiance quelle
revendique, mais nous la surinvestissons aussi parce que, crise aidant, si le diplôme
noffre plus de garantie, labsence de diplôme constitue plus que jamais un
handicap certain, parfois insurmontable. Alors nous y croyons. Forcément. Et nous en
arrivons, aujourdhui, à mettre nos enfants en classe dès deux ans.
Et cest bien cela, qui a le plus changé au cours de ces quarante dernières
années
En quarante ans, nous sommes passés, pour une très grande majorité denfants, de
lécole à cinq ans qui sappelait section enfantine, une petite classe dans
laquelle on apprenait plus ou moins à lire et qui servait de base à lentrée à la
« grande école » à lécole à trois ans, voire deux, structurée, un cycle long
décole maternelle
Trois ou quatre années pour certains enfants
Ce cycle, cette école maternelle, les enfants ladorent. Ils sy sentent bien,
ils y font des progrès considérables
Alors pourquoi penser que cest cela qui
génèrerait le malaise actuel de lécole, quand justement aucune critique ne semble
à formuler sur un système qui semble si parfait ?
Pourquoi remettre en question une mécanique si parfaitement huilée ? Peut être parce
que nous nous devons, en tant que parents, de comprendre le malaise actuel de
lécole.
Lécole maternelle a un programme. Lécole maternelle sest fixée pour
mission dapprendre à nos enfants à vivre ensemble, de les sociabiliser, de les
éveiller face à la découverte du monde, daiguiser leur créativité, de leur
apprendre la construction du langage, de les initier au monde de lécrit
Soit.
Nous, parents, entendons souvent parler de pré-écriture, de graphisme ou
dalgorithmes, bref, de pas mal de choses qui, en théorie, devraient vraiment
changer lavenir de nos enfants.
Pourtant, nous constatons que ces dessins ou ces frises, rebaptisés pré-écriture sous
le prétexte quils sont faits à lécole, nont pas globalement
amélioré la qualité de lécriture des écoliers, ce quauraient dû
légitimement apporter ces trois à quatre années de graphismes savamment
orchestrés
. Nous constatons que la pré-lecture, le fait de savoir à quatre ans
choisir létiquette du jour de la semaine ou de son nom dans un tableau nont
pas globalement amélioré les performances des élèves en matière de lecture à
lentrée en sixième, que lapprentissage de la lecture se fait toujours à six
ans et quil ne semble pas plus aisé aujourdhui quil y a vingt, trente
ou quarante ans. Nous constatons que le langage sapprend surtout en famille, et que
dans les familles où les fautes de français faites oralement sont monnaie courante,
lécole ne permet, hélas que peu de corrections.
Quant à la sociabilité, au fait dêtre capables de vivre ensemble, nous
constatons, aux dires même des enseignants qui déplorent un certain manque de tenue à
lécole primaire, au collège ou au lycée, quelle na pas évolué dans
un sens si remarquablement favorable.
Et pourtant
Pourtant, force est de constater quun petit de deux ans qui va à
lécole est nettement plus débrouillard quun petit de deux ans qui reste à
la maison. Et de constater a contrario que le retard se rattrape rapidement, en tous cas
bien avant ladolescence
Peut on pour autant en tirer la conclusion que si lun rattrape facilement un retard,
cest que lautre stagne ou évite de progresser dans le même temps, je ne le
sais pas. Toujours est il quil serait intéressant que des études soient menées
dans ce sens.
Force est aussi de constater que limmersion très précoce
dans le système scolaire na pas amélioré de façon significative la discipline
régnant à lécole, et que ça en soit actuellement lun des problèmes
majeurs. Jy vois personnellement un lien très clair de cause à effet. Comment un
enfant ayant passé plus de la moitié de sa vie dans une école, lécole
maternelle, dans laquelle tout ou presque est centré, par la force des choses, sur le
jeu, comment cet enfant peut il subitement comprendre que lécole est un lieu de
contraintes, un lieu dans lequel plus aucune place nest laissée au loisir ?
La conclusion est sans doute hâtive. Mais si lon concluait au
fait que lécole maternelle ne permettait aucune acquisition différentiable en
terme de consolidation, et ne permettait que dintroduire une confusion sur ce que
doit être la classe et le comportement nécessaire aux apprentissages, la remise en
question de son utilité serait de taille !
Et cest bien difficile, pour nous parents délèves, de nous retrouver dans
tout ça
.
Elisabeth Dielh
(Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste) |