La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Semaine du 8 au 15 mars 1999

Un ange veille sur nos anges

Protéger, surprotéger, ou expliquer, apprendre ? A dire vrai, nous sommes tous plus ou moins exposés au risque des accidents domestiques. Et c’est sûr, que les anges gardiens existent. Sûr qu’ils protègent les bébés. Parce que neuf fois sur dix, ils frôlent l’angle de la commode avec la tête sans qu’il ne se passe rien pendant que nous, à un mètre, en apnée, nous fermons les yeux de peur qu’un regard ne les fasse dévier de cette trajectoire magique qui nous semble pourtant totalement imprécise mais qui, jusqu’à présent, leur a permis d’éviter la bosse. Parce qu’ils arrivent à jouer tranquillement avec des verres en cristal sur une table de fête, alors qu’on a le dos tourné, sans en faire tomber aucun.

Le problème, c’est que de temps en temps, les anges gardiens, ils dorment. Ou ils sont en vacances. Ou ils s’éloignent quand on arrive. Les accidents domestiques, c’est la poisse. C’est d’autant plus la poisse que c’est quasi inévitable. Pour éviter les accidents domestiques, il faudrait éviter le « domestique ». Les maisons ne sont pas adaptées aux enfants. Une table, c’est juste à la hauteur d’une tête de bébé qui commence à marcher… Dans les maisons, dans nos maisons, il y a des prises de courant, des fils électriques, des produits d’entretien, des fers à repasser, des escaliers, des baignoires, des tables basses, des tables à langer, des verres, des couteaux, des fours, des lits, des casseroles, des lampes, des bougies d’anniversaire, des médicaments, des joujoux, des portes d’entrée et des enfants. Et plein d’autres choses. Un petit peut se faire mal avec à peu près tout. Et même avec rien, juste en tombant. Des accidents domestiques, il y en a tellement que régulièrement, des campagnes d’information sont menées de façon à nous permettre d’éviter les plus graves ou les plus évitables, à savoir qu’il faut mettre les médicaments sous clé et en hauteur, les produits d’entretien à l’abri, et éviter les enfants qu’on laisse sur une table à langer pour répondre au téléphone ou ceux qu’on laisse dans une baignoire pour aller ouvrir la porte. Ils touchent plus les petits garçons que les petites filles, apparemment plus adroites ou plus prudentes.
Ils les touchent plus le soir que le matin, preuve que la fatigue a sa part de responsabilité. Plus aussi quand un élément perturbant est à même de relâcher notre attention : déclaration d’impôts, visite imprévue, arrivée d’un nouveau bébé. Ce qui ne veut pas dire qu’une petite fille unique qui se brûle en renversant son bol de chocolat le matin ait été sous la surveillance d’une personne complètement inconsciente, ni qu’un petit garçon, petit dernier d’une tribu et qui avale une cacahuète le soir soit victime d’une fatalité…

Alors comment faire ? Parce qu’aussi vrai que les maisons où vivent de jeunes enfants ont très vraisemblablement un trou anti-matière où disparaissent à jamais des tas de trucs inattendus et qu’on ne retrouve jamais, les maisons où vivent de jeunes enfants sont très souvent repérables au nombre de choses toutes aussi inattendues qu’on a mises en hauteur. Preuve des efforts des parents pour protéger les enfants. Seulement, protéger n’est pas tout, même si on s’en veut énormément de n’avoir pas assez protégé quand ça arrive malgré tout. Et tout ce qu’on appelle bêtise relève, le plus souvent, de ce que nous n’avons pas réussi à protéger de manière suffisante. Il existerait en effet, et je veux bien le croire, un syndrome qu’on appellerait syndrome de la barrière d’escalier. Qui impliquerait que, nécessairement, la barrière restera ouverte un jour ou l’autre et que le petit s’y engouffrera plus dangereusement que si aucune barrière n’avait jamais été installée. Nous appelons ça des bêtises, ça fait naturellement partie du développement du bébé et de sa volonté inébranlable d’explorer le monde. Et lorsque nous appelons ça des bêtises, il faut bien reconnaître que notre réaction les aggrave souvent. Un petit garçon de 9 mois, tranquillement assis devant un placard qu’il a réussi a ouvrir pose un à un des verres à côté de lui. Je sais, ça aurait pu être évité, on ne laisse pas un enfant seul… Mais ça arrive… L’adulte arrive, un éclair de peur dans les yeux… En anticipant la bêtise, il la provoque… Le petit panique, se retourne brutalement, jette au loin le verre qu’il avait dans la main (genre ni vu ni connu…), renverse les autres en se jetant dans les bras de l’intrus… L’ange gardien a été là aussi longtemps qu’il a joué seul, et par chance n’a pas eu le temps de s’enfuir, si bien qu’il n’y a eu que de la casse mais pas de coupures… C’est un peu ce qui se passe avec les couteaux… Un enfant s’en approche toujours quoiqu’on fasse, plus ou moins dangereusement, au moins à table quand il est en famille. Doit-on, pour éviter cette proximité, le faire toujours manger seul, alors que le temps du repas est biens souvent le seul moment vraiment partagé en famille, doit-on élever le couteau au rang d’interdit majeur au risque de transformer, dans sa petite tête, cet interdit en jeu du genre « si, j’arriverai bien à en attraper un en cachette », ou doit on lui apprendre à le manipuler, le transformer en objet anodin et totalement dépourvu d’intérêt malicieux ?

A mon sens, tout dépend des enfants, mais j’ai, pour les miens, préféré la solution les conduisant à considérer le couteau comme un objet parfaitement neutre, dont on ne s’empare pas à la sauvette tant il est banal. Cela dit, il arrive que de vrais accidents surviennent, plus graves que des ongles pincés, plus graves que des coupures, il arrive de ces accidents qui vous conduisent aux urgences… Lorsque ces accidents arrivent, difficile de prendre en charge à la fois l’enfant, sa douleur, et notre propre sentiment de culpabilité.. Et si ce n’est pas nous qui étions là, difficile aussi de ne pas en vouloir à l’autre, l’autre qui était là, qui aurait dû faire plus attention, qui n’aurait pas dû tenter cette expérience, qui n’aurait pas dû bricoler avec lui, qui n’aurait pas dû mettre la compote au micro-ondes, qui n’aurait pas dû…

Dans ces cas là, savoir soigner l’urgence, savoir se faire aider, savoir qui appeler est essentiel pour l’enfant. Mais savoir se souvenir aussi que dans accident domestique, s’il y a domestique, il y a aussi accident. C’est essentiel pour les parents. Et pour les anges gardiens. Pour ne pas leur faire peur…

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)

 


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