La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Semaine du 21 au 28 juin 1999

Manger son capital

C’était une génération bizarre. No future… A force de nous répéter que nous avions tout, que rien n’était plus à inventer, la génération post 68 semblait un peu perdue.
Et c’est vrai que ce vingtième siècle avait apporté son lot de bouleversements… Seulement voilà… Non contents d’avoir transformé le chat en prédateur du thon, non contents d’avoir transformé la vache en féroce carnivore, nous avons donné du coca cola aux poules belges, à moins que nous n’ayons enfin percé les secrets de fabrication de cette boisson, dont on peut maintenant légitimement se demander si elle n’était pas simplement un sous produit directement extrait de poulaillers. Et trop, c’était trop !
Alors finalement, nous avons sans doute la chance inouïe d’avoir un monde à réinventer. Ce que nous mettons dans nos assiettes, évidemment, mais pas seulement.
D’abord, l’ère industrielle. C’était bien joli, de dire que tout était à notre disposition, mais si, pour que tout soit à notre disposition, on en arrive à inventer des machines qui vont toutes tomber en panne le même jour, c’est que nous permettons à nos vies d’être dépendantes des machines et que nous n’en sommes plus les maîtres…
Ensuite, l’ère de la communication, de la télécommunication, de la télévision… Non contents d’avoir manipulé les infos au point que plus personne ne parvienne à y croire, nous sommes même parvenus à pervertir l’aspect loisir de ce puissant média. Avec plus de cent chaînes à notre disposition, les formats ne sont plus assez longs pour que la lecture du programme ne nous permette d’en choisir un avant la fin de l’émission…
L’ère géniale du pouvoir scientifique, également… Qui fait qu’on fait tout ce qu’on sait faire, sans plus de morale ni de conscience. Qu’on en arrive à faire des clones et à triturer notre patrimoine génétique dans des cellules de rats, de bovins ou de brebis.
Enfin, et c’est malgré tout un point des plus quotidiennement importants, ce que nous mettons dans nos assiettes. Il fallait organiser la lutte contre la famine et être à même de la prévenir, c’est évident. La famine n’était pas uniquement un fléau médiéval, pas plus qu’elle n’était sensée se limiter aux continents lointains. Au siècle dernier, elle a décimé l’Irlande.
Toujours est-il que folie des grandeurs ou besoin maladif d’aller jusqu’au bout de l’ère industrielle, on a normalisé à outrance, manipulé des espèces, croisé en entrecroisé les plantes au point que même les diététiciens n’ont plus de difficultés à s’y retrouver. On parle de légumes, mais à quoi bon préciser de quel légume on parle puisque maintenant, les tomates, on les trouve même en décembre et qu’elles sont ramenées au rang de légume simple, ou de simple légume. Ni au toucher, ni à l’odeur on ne peut les différencier d’une pomme ni même d’une pomme de terre, au point qu’on se demande s’il ne serait pas réaliste de penser faire des frites avec… D’ailleurs, pas mal d’enfants pensent que le lait sort des usines et n’imagineraient même pas qu’on puisse utiliser des pommes de terre qui sortent de la terre, oui, de la vraie terre, pour faire des frites… Les frites, normalement, ça sort d’un congélateur… Si, si…
Même chose pour ce qui est des animaux… Jusqu’au début du siècle, chacun avait quelques poules, dans son jardin. Au moins pour les œufs… Un beau jour, on a décidé que c’était quand même mieux de faire tuer ses poules sous le contrôle d’un vétérinaire et d’industrialiser tout ça. On craignait pour l’hygiène. Alors on a décidé de ne donner que de la nourriture stérile aux poules. N’importe quoi pourvu que ce soit stérile. Résultat, pourquoi pas leur donner du coca, aux poules…
Alors, une fois de plus, porte grande ouverte aux sectes. Il y en a même une qui s’est spécialisée dans la nourriture. L’instincto je ne sais quoi. Qui dit qu’il faut manger ce qu’on a envie de manger, ce qu’on sent, à l’odeur. La secte la plus futée de cette fin de siècle. Parce que sentir quelque chose, faut vraiment être fort…

A moins, et c’est ce que je crois, que ce soit vraiment une chance. La chance de retomber sur terre et de donner un vrai avenir à nos enfants, en leur permettant de recréer leur vie. Finalement, totalement aux antipodes du no future…

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)

  


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