La petite famille
 

Une femme et son temps

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L'OEIL ET LA PLUME
Chronique du réel
Tiré de l'édito d'Elizabeth Semaine du 2  au 9 novembre 1998


La maternité, dernière aventure moderne ?

Les doutes commencent vers six sept mois de grossesse, lorsque le ventre est déjà gros, le petit pas si petit que ça, qu'il tient déjà honorablement sa place. Tu recules son siège en voiture, ta chaise à table? Tu regardes tous les films et toutes les émissions sur l'accouchement? Et tu regardes ton ventre. Et, comme il n'est pas si petit que ça, par la force des choses, tu commences à sérieusement te poser des questions sur l'accouchement. Comment est-ce qu'il va bien faire pour passer ?
A vrai dire, moi, j'ai carrément paniqué quand je me suis rendue compte, en regardant " le bébé est une personne ", que pour illustrer l'accouchement sans douleur, on avait simplement coupé la bande son…
J'ignore ce qu'on éprouve quand on traverse l'atlantique, et qu'au milieu, on a subitement envie d'arrêter, mais je suppose que c'est un sentiment assez proche.
Un accouchement, même si on a la trouille, ça ne s'annule pas aussi facilement qu'un rendez vous chez le dentiste ou qu'une séance de saut à l'élastique! Enfin. Depuis la nuit des temps, la moitié féminine de l'humanité s'est toujours sortie de cette épreuve, alors tu t'en sors toi aussi. Mais ce n'est qu'un début, parce que ce petit bout d'homme, du haut de ses 50 cm, alors qu'il ne sait même pas tenir debout tout seul ni prononcer un seul mot de ta langue, il va tout changer de ta vie!
D'abord, il ne sait pas lire l'heure. Et il peut décider de jouer avec toi entre 3 et 4 heures du matin. Ils ne le font pas tous, mais ça peut arriver. Ensuite, il se fiche complètement de ce qui compte pour toi, et se fiche par exemple que tu sois sur le point de partir, prête pour la réunion du siècle. En fait, c'est justement le jour qu'il choisit pour avoir une otite ou te rendre un peu de son petit déjeuner sur ta jolie veste de tailleur. Un peu plus grand, un jour de pluie, tu le distraits. Tu lui fais regarder ce joli dessin animé, que tu aimais bien… Robin des bois… Anodin, non ? Eh bien non ! Pas anodin du tout. Parce que quelques jours plus tard, dans le charmant quartier très chic où tu viens d'emménager, tu le retrouves, cinq ou six maisons plus loin, en train de frapper à toutes les portes, courbé sur un bâton, en train de dire à tes nouveaux voisins : " l 'aumône, l'aumône pour un pauvre… ". Entre chez toi et la maison où tu le retrouves, il a frappé à TOUTES les portes, et il est déjà bien chargé de gâteaux. Tout ça en juin ou juillet, bien avant Halloween…
Evidemment, c'est toujours quand il y aura du public qu'il choisira de se mettre à pleurer, et éventuellement même à hurler…
C'est aussi dans le jardin de belle-maman, qu'il choisira un jour de faire un joli bouquet en cueillant TOUTES les tulipes avec juste un centimètre de tige, après avoir perdu toutes les clés de tous ses buffets !
Toi, tu essaies d'être un peu philosophe, de ne t'attaquer qu'aux choses vraiment dangereuses… Et les clés, quand il n'a pas de jouets, forcément, tu les lui donnes… Parce que les clés, ça n'est pas dangereux… Eh bien si, les clés, c'est extrêmement dangereux. Quand tu auras laissé tes clés de voiture à ton bébé, sagement installé dans son siège, pendant que tu déchargeais des courses sous une pluie battante, tu sauras que les clés, c'est aussi dangereux, même avec un bébé attaché! Parce qu'au cas où tu l'aurais oublié, à l'ère des voitures qui parlent et qui se ferment toutes seules, il réussit très bien, du haut de ses 75 cm, à s'enfermer dans la voiture. Et, de joie, à les laisser tomber le temps de s'applaudir… Et toi de patienter, à côté de lui mais sous la pluie, le temps qu'un dépanneur vienne t'ouvrir.
Oui, même les clés, c'est dangereux… Et il y a pire. Il y a les grasses matinées, qui ne sont plus qu'un lointain souvenir. Et ça dure longtemps, parce que, pendant des années, restera marqué dans tes gènes le fait que le silence ne signifie pas que tout va bien…
Il y a les bizarreries dont tu n'oses pas parler, mais qui pourtant, touchent des degrés divers toutes les mamans ou presque : le fait par exemple de retrouver sans t'en étonner particulièrement les moules à gâteaux sous ton lit. Evidemment, que tu ne les avais pas rangés là. Mais dans ta cuisine, il y a des placards, ou des tiroirs, tous en bas. Accessibles… Et pourtant ! Pour ton premier enfant, tu ne sais pas forcément tout ça. Tu ne sais pas ce qu'est un accouchement, parfois même tu en veux à ta mère de ne pas t'avoir dit. Tu te disais qu'il n'y avait que les enfants des autres, qui étaient mal élevés…
Et le comble, c'est que tu recommences. Que malgré une vie professionnelle que tu trouves réussie et agréable, tu trouves malgré tout que tu ne réussiras rien de mieux que ce bout de chou qui envahit ta vie. Qui demande l'aumône à tes nouveaux voisins et t'enferme dehors, sous la pluie… Qui fait que, ta prochaine grossesse, tu essaieras de la programmer pour accoucher en hiver parce qu'en décembre, quand il aura un an, ça sera moins ridicule de porter des bottes pour éviter les coups de trotteur dans les chevilles qu'en plein mois de juillet…
J'ignore si quelqu'un a expliqué ça scientifiquement, mais il me semble que ça échappe à toute rationalité. Ce que je sais, c'est qu'il y a de la magie dans ce bébé qu'on vous pose sur le ventre et que cette magie là peut durablement changer votre vie… Bouleverser vos habitudes, profondément modifier tout ce qui faisait jusqu'alors de vous un individu fréquentable, cartésien, raisonnable…

Dès les premières secondes, il vous fait fondre de bonheur. Il n'a pourtant rien à voir avec tout ce que vous aviez imaginé. Il est trop. Trop tout. Trop beau, trop merveilleux, trop attendrissant. Trop irrésistible.

Elisabeth Dielh (Editorialiste de FemiWeb, animatrice de femiliste)


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